| Histoire |
Restauration Religieuse |
Selon l'Histoire de France. |
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(IV) Décret de prairial ; loi sur la police des cultes ; fin de la Convention. On peut juger par tout ce qui précède si la jeune église gallicane élevée en 1795 sur les ruines de la constitution civile du clergé mérite ou non d'attirer les regards de la postérité. La Convention même paraît avoir été frappée du caractère de grandeur et de force queue remarquait dans ce catholicisme républicain, si conforme aux traditions de la vieille France ; durant les derniers mois de son existence orageuse, elle s'efforça de lui faire une situation tolérable; elle résolut de lui accorder la seule chose que réclamassent les évêques réunis : le libre exercice du culte dans les édifices destinés au culte. Le décret de ventôse parut insuffisant à ceux mêmes qui avaient promulgué de si mauvaise grâce ; ils le révisèrent, comme le leur avait prédit leur collègue Audrein, et la loi du 11 prairial assura enfin la véritable liberté des cultes. On n'a pas oublié que le décret de ventôse refusait au catholicisme ses églises ; il en était résulté que les insermentés se trouvaient bien plus favorisés que les membres du clergé patriote. Incomparablement plus riches, puisqu'ils avaient pour adeptes les royalistes et les gens comme il faut, ils s'étaient répandus en nombre considérable dans les villes et dans les campagnes. Il y en avait une infinité à Paris ; l'évêque Le Coz en comptait plus de cent dans la seule ville de Rennes ; les départements de l'est, du centre et du midi en étaient littéralement inondés. « On a mis en liberté tous les prêtres insermentés, écrivait Le Coz en germinal an III (avril 1795), cela était juste ; mais on ne les a attachés à la République par aucun lien ; cela est à mon gré très impolitique. Déjà ils s'étudient à propager des maximes pernicieuses. Non contents de décrier tous les assermentés, ils éloignent de leur culte, et spécialement de la participation aux sacrements, tous les acheteurs de biens nationaux. Jugez de, quelle conséquence cela peut devenir !... Vous eussiez anéanti ce levier de la contre-révolution en ne donnant la liberté qu'à ceux qui par serment se seraient liés à la République. Plus des trois quarts eussent avec joie accédé à cette mesure, et les autres n'eussent plus été regardés que comme des têtes mal organisées ou comme des ennemis déclarés de l'ordre public. Aujourd'hui, ils ont tellement égaré les esprits qu'on ne s'attend de toutes parts qu'à la nomination prochaine d'un roi et à toutes les suites de cet événement. » Telles étaient les conséquences nécessaires du décret de ventôse ; la Convention donnait des armes à ses ennemis irréconciliables, elle désarmait comme de propos délibéré ses défenseurs les plus dévoués. Écoutons encore le sage et pieux Le Coz : « Je suis, dit-il, invité par le général que nous avons ici, Hoche, d'aller prêcher nos campagnards ; mais où les assemblerai-je, s'ils n'ont point de temples[1] ? » Ces temples, les campagnards les considéraient à juste titre comme leur propriété ; c'était la communauté, comme on disait alors, qui les avait bâtis de ses deniers, et il semblait à toute la France que la liberté des cultes proclamée en ventôse était dérisoire si le gouvernement se refusait à restituer les églises. L'admirable Lanjuinais, qui, dans un récent voyage en Bretagne, avait pu voir les heureux effets d'une sage condescendance, insista vivement auprès de ses collègues; il réussit, et la Convention nationale, après avoir entendu le rapport que lui fit Lanjuinais au nom des trois Comités de sûreté générale, de salut publie et de législation, rendit le célèbre décret du 11 prairial dont voici les principales dispositions : La Convention nationale, voulant assurer de plus en plus le libre exercice des cultes, décrète : — Art. 4.
Les citoyens des communes et sections de communes de la République auront
provisoirement le libre usage des édifices non aliénés destinés ordinairement
aux exercices d'un ou de plusieurs cultes, et dont elles étaient en
possession au premier jour de l'an II de la République[2]
; ils pourront s'en servir sous la surveillance des autorités constituées,
tant pour les assemblées ordonnées par la loi que pour l'exercice de
leurs cultes. Cet article V, si gros de conséquences, avait besoin d'être éclairci : Lanjuinais et ses collègues du Comité de législation adressèrent à tous les départements une circulaire contenant quelques explications. Sur la manière de décerner acte de la soumission prescrite par l'art. V, le Comité vous doit quelques éclaircissements, de crainte qu'en l'environnant de difficultés, vous n'apportiez un obstacle au libre exercice des cultes, que la Convention nationale veut de plus en plus assurer et faciliter. Observez bien que cette soumission, exigée du déclarant, ne porte nullement sur le passé, ainsi il ne doit être question d'aucune recherche ou examen sur la conduite ou les opinions politiques du déclarant : la loi n'exige de lui, à cet égard, qu'une seule chose, c'est qu'il demande acte de sa soumission aux lois de la République... Il serait inutile de vous observer que la constitution civile du clergé n'est plus une loi de la République, s'il ne s'était élevé à cet égard des prétentions qui ne peuvent désormais être autorisées. Interprété de la sorte, le décret du 11 prairial, que Lanjuinais avait sollicité après en avoir conféré avec Grégoire et ses amis[4], produisit les meilleurs effets ; la plupart des communes redemandèrent leurs églises et les paroisses se réorganisèrent de tous côtés, les unes ayant pour curés de ci-devant constitutionnels, les autres sous la conduite de prêtres insermentés, mais soumis aux lois de la République. C'était une nouvelle victoire, comme disaient avec raison les Annales de la Religion[5] ; et l'article V, très habilement ajouté au décret, rompait la coalition, si dangereuse pour la République, des insermentés de 1791 et des royalistes. On n'exigeait plus ce malheureux serment qu'avaient dû refuser par scrupule de conscience des prêtres d'ailleurs patriotes ; mais on exigeait de tous les ministres du culte une reconnaissance formelle du gouvernement républicain. Ceux qui firent la déclaration demandée cessèrent d'être inquiétés ; les autres témoignèrent par leur refus que les considérations politiques l'emportaient à leurs yeux sur les intérêts sacrés de la religion ; osons dire qu'ils justifièrent ainsi les mesures de rigueur que la Convention crut devoir prendre contre les réfractaires, c'est-à-dire contre les royalistes déguisés qui tramaient à l'ombre du sanctuaire la ruine du gouvernement existant. Le culte était donc vraiment libre ; ceux que le décret de ventôse n'avait point rassurés perdirent toute crainte en prairial : « Je vous annonce que j'ai repris mes fonctions après le 11 prairial, écrivait à Grégoire l'excellent Francin, évêque de la Moselle. J’ai eu la consolation de voir que la cathédrale [de Metz] était trop petite pour contenir les fidèles[6]... » Il en fut de même d'une extrémité de la France l'autre, et Grégoire avait raison d'écrire à son conseil épiscopal le 27 prairial an III : « Souvenez-vous bien que, plus que jamais, l'exercice du ministère est dégagé des entraves, et qu'en se soumettant, comme nous le devons, de cœur et d'esprit aux lois de la République, nous jouissons de la plus entière liberté pour l'exercice du culte[7]. » C'était vrai dans les églises, et à de certaines heures de la journée, car les églises servaient aux réunions décadaires ; c'était vrai dans les maisons particulières ; mais ce culte libre ne pouvait avoir la moindre publicité. Point de croix au fronton des églises, aucune inscription, que celle de Robespierre : La Convention reconnaît l’être suprême et l'immortalité de l'âme[8] point de cloches pour appeler les fidèles, et défense aux prêtres de paraître dans les rues, je ne dis pas en étole et en surplis, mais même en soutane[9]. Enfin, et c'était pour les catholiques des grandes villes la plus cruelle de toutes les privations, les ministres du culte ne pouvaient exercer leurs fonctions ni dans les hôpitaux, ni dans les prisons, ni dans les cimetières. Les inhumations conservèrent quelques années encore le caractère que leur avait imprimé la Terreur. Voici comment, à Paris même, on procédait en 1795 à l'ensevelissement des cadavres; le récit qu'on va lire, intitulé Réflexions sur l'enterrement de ma mère...[10], n'a pas besoin de commentaires. ... L'enterrement fut indiqué pour cinq heures de l'après-midi... On vint m'avertir que le commissaire civil était arrivé, et qu'il me priait de descendre, parce qu'il était de service au spectacle après l'enterrement... Arrivé sous la porte de la rue, je vis que tout l'appareil funèbre consistait dans le cercueil couvert du drap tricolore et exposé sur un banc ; les porteurs s'en saisirent, et nous marchâmes ; à deux détours de rue, j’aperçut un citoyen qui nous précédait à dix pas ; c'était le commissaire civil. Les porteurs enfilèrent une longue suite de rues, esquivant de droite et de gauche tous les embarras, et paraissant entraîner plutôt que porter ce corps à travers la multitude affairée qui ne s'en souciait guère ; quelques-uns seulement, qui vinrent se jeter au milieu de nous ou se heurter contre les porteurs, furent contraints de nous apercevoir : Eh ! c'est un mort ! dit une femme à celle qui l'accompagnait ; ah ! ah ! ah ! c'est un mort ! Un peu plus loin, un autre s'écria Ah ! en voilà un bienheureux ! Un troisième : Laissez donc passer le mort ! Un homme, la tête courbée sous un paquet, donna tout à travers, et faillit tomber dessus... Mes réflexions me jetèrent dans une rêverie d'où je ne fus tiré que par une halte que le cortège fit sur une borne pour reposer les porteurs[11] ; nous allions au cimetière de la Barrière-Blanche. Après encore une demi-heure de marche, les porteurs sifflèrent à plusieurs reprises; une voix répondit d'une maison voisine. On lui cria : Oh eh ! oh ! allons donc ! oh eh ! Je vis sortir une femme sale et déguenillée, véritable Canidie ; elle secouait des clefs... Citoyen, me dit le commissaire civil, il est inutile que nous allions plus loin, on ne peut pas aborder. Déjà le serviteur qui m'accompagnait s'était engagé au milieu des boues..., j'en fis autant, et avec beaucoup de peine nous gagnâmes un terrain clos de murs où j'avais vu les porteurs entrer ; le commissaire civil nous attendit sur le pavé... Je cherchai des yeux une tombe, un caveau, un recoin quelconque, une fosse au moins... Je ne vis rien ; la bière fut déposée tout uniment sur un terrain boueux; on enleva le drap tricolore; on détacha une courroie bouclée qui serrait la bière mal assurée... Ne pouvant croire que ce corps dût rester ainsi au milieu du terrain, et cherchant toujours des yeux un autre lieu de repos, j’aperçut à l'autre extrémité, sur ma droite, une espèce d'échafaud, monté sur des morceaux de charpente, et qui me parut établi sur un précipice qui occupait presque toute la largeur du terrain; une odeur cadavéreuse qui s'en exhalait m'instruisit aussitôt ; je vis qu'on jetait les corps dans le trou, et je jugeai bien comment on les y jetait ; je vis ce qu'allait devenir, dès que la nuit le permettrait, et le simulacre de cercueil, et les vêtements dont la piété avait couvert le corps... Nous rejoignîmes le commissaire civil au milieu de la rue où nous l'avions laissé ; il nous dit que s'il croyait qu'il y eût du scandale à ne pas suivre le corps jusqu'à la fin, il ne l'abandonnerait pas, mais que le lieu était inabordable ; puis il nous raconta qu'un de ses collègues revenant, il y avait peu de jours, d'un pareil office, avait été pris à son retour d'une maladie pestilentielle qui l'avait emporté en deux jours. Ainsi, les sentiments les plus respectables de nos pères continuaient à être froissés par la loi; mais on souffrait sans murmurer, car on entrevoyait la fin de tant de maux, on savait le gouvernement animé des meilleures intentions et retenu seulement par la crainte des prêtres royalistes. Le décret du 11 prairial avait été rendu à titre provisoire, et le rapporteur annonçait une loi de police sur l'exercice des cultes à laquelle travaillaient déjà les comités. Il s'écoula plus de trois mois avant que cette loi ne fût soumise à la discussion publique, et dans cet espace de temps les églises furent rendues par milliers aux communes qui les réclamèrent. A Paris même la municipalité en accorda quinze au lieu de douze, et l'on a pu voir ici même comment Grégoire et ses amis rétablirent le culte d'abord à Saint-Médard, puis à Notre-Dame, le 15 août 1795[12]. Une loi sur la police des cultes était donc nécessaire; « on prépare un projet de loi, écrivait Grégoire à son conseil épiscopal, on a cru devoir me le communiquer, j'y ai fait des observations, et je pense que plusieurs au moins auront été recueillies[13]. » Présenté par Genissieu (de l'Isère), ce projet de loi fut voté sans difficulté le 7 vendémiaire, bien peu de temps avant la journée fameuse où Bonaparte écrasa sur les marches de Saint-Roch les royalistes insurgés. Il est on ne peut plus remarquable, et la plupart de ses articles ont été repris depuis par nos divers gouvernements. Considérant, dit Genissieu, qu'aux termes de la Constitution, nul ne peut être empêché d'exercer, conformément aux lois, le culte qu'il a choisi; que nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d'aucun culte, et que la République n'en salarie aucun, etc., etc. Titre I.
Surveillance de l'exercice des cultes. Cette loi sur la police des cultes accordait aux catholiques, sauf les quelques desiderata que nous avons signalés, toutes les satisfactions raisonnables ; l'immense majorité des Français se déclara contente de ce décret et accepta dans ces conditions la célèbre Constitution de l'an III, l'une des meilleures que la France ait jamais eues ; mais au moment même où la Convention cherchait à réparer le mal que les terroristes avaient fait à la patrie, les jacobins d'une part et les royalistes de l'autre lui suscitèrent les difficultés les plus graves. Aux journées du 12 germinal et du ler prairial succédèrent l'expédition de Quiberon, les massacres du midi, la conspiration royaliste du 13 vendémiaire, et la Convention acquit bientôt la certitude que les prêtres fomentaient les troubles. L'abbé Audrein avouait à ses collègues que les plaintes d'André Dumont contre les prêtres étaient malheureusement fondées[17]. Garnier de Saintes les dénonçait le 29 germinal comme poussant à la sédition, et ce fougueux ennemi du catholicisme ajoutait pourtant : Protection aux prêtres paisibles et amis des lois ; ils sont citoyens. Mesures de sévérité contre ceux qui ont des principes contraires ; ils sont des contre-révolutionnaires. Sans doute ce n'est pas comme prêtres qu'il faut les poursuivre, mais comme perturbateurs de l'ordre[18]... Grégoire enfin, qui eut le bon goût de se taire et de ne pas accabler ses frères égarés, ne cessait d'écrire à ses amis pour se plaindre amèrement des réfractaires : Le Comité de sûreté générale prend des mesures contre les réfractaires, écrivait-il le 1er floréal an III (10 avril 1795)[19] ; ces malheureux sont incurables; ils prêchent partout la révolte contre la loi de la manière la plus effrontée et la plus criminelle. Pour nous, travaillons sans cesse à faire aimer la religion et la liberté. — La marche des réfractaires est la même dans tous les diocèses, disait-il le 16 messidor (4 juillet)[20] ; mon immense correspondance me prouve qu'il n'en est pas un seul qui soit à l'abri de leurs tentatives. Partout ils prêchent la révolte, mais partout aussi il est une foule d'excellents prêtres amis de la religion et de la patrie qui, comme vous, par leur exemple et leur conduite, prêchent amour et soumission à l'une et à l'autre. Il s’écriait enfin le 16 vendémiaire : Les nouvelles publiques vous auront déjà donné les détails des derniers événements; tant de malheurs, tant de crimes, tant d'attentats contre la République et la Convention nationale, voilà l'ouvrage des royalistes et des réfractaires. Et comment se peut-il qu'enfin partout le peuple n'ouvre pas les yeux sur les manoeuvres infâmes des prédicateurs de sédition et d'assassinat ! J'ai été à portée de voir, en concourant à panser les blessés, combien est pure et sublime la sainte alliance de la religion et du patriotisme. Pour la première fois de la vie, j'ai donné des secours spirituels les armes sous le bras... Ainsi menacé dans son existence même par des hommes qu’elle aurait pu laisser dans les cachots[21], la Convention prit des mesures sévères; en prairial, le 20 fructidor et enfin le 3 brumaire elle promulgua de nouveaux décrets contre les émigrés, contre les déportés qui rentreraient, contre les prêtres qui refuseraient d'accepter la République. Les lois portées contre eux en 1792 et en 1793 devaient être exécutées dans les vingt-quatre heures, et la Convention recommandait « paternellement à tous les républicains, à tous les amis de la liberté et des lois, la surveillance et l'exécution du présent décret ». Mais ces lois de colère, comme on les a tant de fois nommées, ne visaient ni les prêtres constitutionnels, ni les insermentés qui donnèrent leur adhésion au gouvernement républicain ; elles étaient dirigées uniquement contre les prêtres royalistes dont les suggestions produisaient alors même les massacres du midi et les atrocités de la chouannerie ; elles n'empêchèrent pas le libre exercice du culte dans plus de trente mille paroisses. Il est donc inutile de plaider en faveur de la Convention les circonstances atténuantes, il faut dire qu'elle était vraiment dans le cas de légitime défense ; un de ses adversaires les plus déclarés, M. Jules Sauzay, l'a fait avec une grande sincérité dans les termes suivants : Pour rester juste envers ceux qui ne le furent pas, nous devons dire que tous les torts ne furent point du côté de la Convention, et qu'un trop grand nombre de prêtres, en mêlant la propagande royaliste à la propagande religieuse, travaillèrent eux-mêmes à pousser le gouvernement aux derniers excès. « Si une nouvelle déclaration a été prescrite, écrivait quelque temps après un auteur ecclésiastique très digne de considération, si elle a jeté les ministres catholiques dans de nouvelles anxiétés, si elle a altéré cette précieuse tranquillité qu'ils commençaient à recouvrer, et qui était si favorable au rétablissement de la religion, on doit en accuser ces hommes inquiets et ardents qui, dans l'intervalle du 3 prairial au 7 vendémiaire, ne surent user de cette liberté que pour agiter des questions indiscrètes, pour faire un mélange grossier et incohérent des idées politiques et des principes religieux ; pour transporter le sanctuaire au sommet des volcans ; qui ont fait, en un mot, tout ce qu'il fallait pour réveiller la haine mal assoupie d'un gouvernement ombrageux, toujours prompt à s'alarmer, et affectant quelquefois de le paraître, lors même qu'il ne l'était pas, pour se faire un prétexte de revenir à ces mesures rigoureuses dont l'habitude lui avait fait une espèce de besoin. Ah ! qu'il aurait bien mieux valu ne point affecter un zèle si inconsidéré pour la religion et la servir plus utilement ! » Ces reproches sont sévères, et nous n'aurions pas osé nous prononcer avec tant de vivacité centre des proscrits et des confesseurs de la foi ; mais l'écrivain qui portait ce jugement était lui-même l'un des principaux membres de ce clergé si éprouvé ; c'était le cardinal de Bausset, évêque d'Alais[22]. Un vertueux ecclésiastique retiré à Londres traitait en 1793 les émigrés dépolissons[23] ; l'ancien évêque d'Alais traite de factieux les prêtres de 1795 ; en faut-il davantage pour justifier les rigueurs de la Convention ? Quoi qu'il en soit, la situation Religieuse de la France était au mois d'octobre 1795, lorsque la Convention disparut de la scène politique, bien meilleure à tous égards qu'au mois de septembre 1792. La constitution civile du clergé n'existait plus, et si les anciens constitutionnels affirmaient encore la légitimité du serment qu'ils avaient prêté et la canonicité de leur élection en 1791, du moins abandonnaient-ils sans regret cette assimilation malencontreuse des ecclésiastiques à des fonctionnaires enrégimentés. Satisfaits d'avoir sauvé le catholicisme que Mirabeau et ses amis voulaient détruire, heureux de lui avoir rendu après la Terreur une existence légale, les évêques constitutionnels offraient leur démission et se déclaraient prêts à tous les sacrifices pour ramener la paix religieuse. Cent lettres que je pourrais citer prouvent surabondamment que tous aspiraient en 1795 à une réconciliation sincère, à une entente complète avec Rome, centre de l'unité catholique, mais sur les bases de la déclaration de 1682. Danglars, évêque du Lot, demandait le 23 germinal an III « la paix avec le pape », et offrait de faire, pour l'obtenir, « toutes sortes de sacrifices, excepté celui de la patrie[24] ». La paix ! la paix religieuse ! s'écriaient presque tous les correspondants de Grégoire, et le pieux Le Coz proposait de recourir à Maury lui-même pour obtenir cette pacification tant désirée : L'abbé Maury lui-même, écrivait-il à Grégoire le 21 août 1795, peut-il avoir tellement abjuré ses sentiments de Français qu'il n'eût pas quelque désir de faire cesser les maux qui désolent sa première patrie ? Son intérêt, son ambition, sa gloire même ne devraient-ils pas lui inspirer quelques vues de pacification ? Cet homme, ou je me trompe, a beaucoup de vanité; l'idée de jouer un nouveau rôle, de devenir le pacificateur de la France, pourrait-elle ne point flatter cette vanité[25] ? Un manifeste imprimé dont l'auteur était le citoyen Detorcy, ami de Grégoire et des évêques réunis, faisait appel à la concorde dès le mois de mars 1795. Qu'ils viennent avec confiance dans nos temples, qu’ils offrent avec nous et pour nous la victime de paix, ces vieillards vénérables, ces hommes d'une conscience faible et timorée qui n'ont pu se résoudre se conformer à l'ordre établi dans l'État, mais comme une approbation, comme un assentiment du cœur... « Laissons à la postérité le jugement de cette grande cause, » disait-il encore, et il établissait nettement que les évêques assermentés avaient pris l'engagement de donner leur démission si jamais l'État rendait aux anciens sa confiance et le libre exercice de leurs fonctions[26]. Enfin, Grégoire et ses confrères les évêques réunis avaient projeté d'envoyer leur Encyclique au souverain pontife, en y joignant une lettre où se lisait le passage suivant : Nous exprimons [dans notre Encyclique] le désir ardent que nous avons manifesté d'une prompte et solide réunion vous protestant que, pour accélérer cet heureux événement, nous adopterons toutes les voies de conciliation conformes à la charité, à la justice, à la vérité, aux lois de la République et aux libertés de l'église gallicane. Si contre notre attente nos adversaires ne se prêtaient pas aux sages tempéraments que vous trouverez dans vos lumières et votre cœur paternel, nous déclarons que nous resterons à nos postes tant que le bien des fidèles le demandera, et que, prenant Dieu à témoin de la pureté de nos intentions, nous y attendrons la mort, abandonnant aux décisions de l'Église universelle et à la justice incorruptible des siècles le jugement de cette grande cause[27]. Voilà pour
le clergé constitutionnel ; n 'ayant pas émigré, il se trouvait là pour
ressaisir la direction des âmes, et il ne faillit pas a ce qu'il considérait
comme un devoir. Ce clergé que nous avons vu si désintéressé,
si digne d'estime à tous égards, le plus illustre de nos historiens
l'a traité avec une sévérité, pour ne rien dire de plus, qui est bien
étrange, et l'on a peine à comprendre comment un écrivain né sous le
Directoire a pu accumuler tant d'erreurs. Ainsi M. Thiers affirme que
le culte clandestin des réfractaires était plus suivi que l'autre; que
les églises furent rendues aux catholiques sous le Consulat, etc. Le
clergé constitutionnel comptait « un certain nombre de sujets respectables,
mais en général ils avaient perdu la confiance des fidèles parce qu'on
les savait en désaccord avec Rome, et parce qu'ils avaient, en se mêlant
aux disputes religieuses et politiques du temps, perdu la dignité du
sacerdoce. Plusieurs en effet étaient des clubistes violents et sans mœurs. Les meilleurs étaient des prêtres sincères que la fureur
du jansénisme avait jetés dans le schisme, etc.[28].
» Autant de mots, autant d'erreurs, ainsi que l'on a pu s'en convaincre
en lisant ce long chapitre. Les constitutionnels au contraire, hommes
très honorables pour la plupart depuis que Grégoire avait fait une épuration
si sévère, et repoussant également « l'ultramontanisme, le jansénisme,
le molinisme, ou tout autre parti, sous quelque nom qu'il paraisse[29]
», avaient pour adhérents les pauvres des villes et presque toute la
classe moyenne, c'est-à-dire la majorité de la nation ; on le verra
bien par la suite de ces études. Que le Seigneur des mondes nous guide dans ce qu'Il aime et agrée ! [1]
Lettre à Grégoire, 12 ventôse an III. *Droits de reproduction et de diffusion réservés ; © Le Carrefour
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11/05/07.