| Histoire |
L'Histoire des Gens de la Bible de France. |
Selon l'Histoire de France. |
| Lorsque
le monde actuel de l'Hexagone interpelle les Anciens sur le monde de la
"Révolution" de 1789 et reste perplexe sur les réponses qu'ils
avancent
et s'étonne que nombre d'entre elles soient dénuées de toute logique,
l'adage laïcard répond : " je propose ce qui
marche". C'est en fonction de ce seul critère que ces gens d'un
autre monde sont censés de répondre !
GRÉGOIRE (1792-1802) Débuts
de la Convention ; Grégoire en mission à Chambéry On a vu, dans une étude précédente[1], quel fut le rôle religieux de Grégoire à l'Assemblée constituante jusqu'en septembre 1791, et dans son diocèse du Loir-et-Cher jusqu'à l'entière conclusion du concordat; mais la force des choses avait fait du curé d'Embermesnil beaucoup plus qu'un simple législateur et un évêque de département; il était devenu en 1791, grâce à son indomptable énergie, à l'étendue de son savoir et à la sincérité de ses convictions, le patriarche de l'Église constitutionnelle. Amis et ennemis reconnurent en lui, dès le premier jour[2] ceux-ci le coryphée de la nouvelle secte[3], ceux-là au contraire l'apôtre d'un catholicisme épuré qui devait, pensaient-ils, ramener les beaux jours de la primitive église. Mais c'est surtout à dater du 21 septembre 1792, lorsqu'il entre à la Convention comme député du Loir-et-Cher, que Grégoire appartient d'une manière toute particulière à l'histoire religieuse de la Révolution française : sa parole et ses exemples guident à travers les difficultés les plus inextricables cinquante évêques et des milliers de prêtres soumis aux lois ; il arrête les défections et détruit l'effet des plus grands scandales ; il montre aux adversaires du christianisme qu'une foi très vive s'allie parfois même avec un républicanisme exalté; il « empêche des Vendées », comme il a pu le dire avec un légitime orgueil, et c'est grâce à lui surtout que le sentiment chrétien, conservé en France durant la Terreur[4], se ranime avec une force étonnante dès la fin de 1794. Telle est la très curieuse histoire qu'il nous faut étudier maintenant, non plus seulement comme l'a fait Bordas Demoulin[5] d'après les mémoires imprimés de Grégoire lui même, mais en remontant pour la première fois aux véritables sources, en compulsant les nombreuses brochures du temps, les procès-verbaux de conciles et de synodes, les registres et minutes de toute sorte, et finalement les milliers de lettres autographes qui constituaient dans la bibliothèque de Grégoire les Archives de l'Église constitutionnelle. Personne n'ignore dans quelles conditions se réunit la Convention nationale au mois de septembre 1792 : le sang des nobles et des prêtres massacrés par centaines fumait encore dans les prisons ; tout présageait une lutte acharnée entre les mandataires du peuple souverain et les partisans de l'ancien régime. Les esprits froids, comme Siéyès, ne se faisaient aucune illusion et désespéraient de la chose publique[6] ; les exaltés, et Grégoire était alors du nombre, attendaient tout de la nouvelle Assemblée qui allait abolir enfin la royauté. La joie de se sentir en république leur ôtait le sommeil[7] et ils s'imaginaient que l’âge d'or devait renaître comme par enchantement ; ils ne tardèrent pas à être détrompés. Loin de châtier les septembriseurs qui avaient assassiné surtout des prêtres, la Convention n'osa même pas flétrir cet épouvantable forfait ; Grégoire put entendre lire à la tribune le rapport de Tallien sur les « événements », sur « l'expédition » du 2 septembre ; il put lire lui-même dans ce rapport imprimé[8] que c'étaient des « événements terribles sans doute, qui dans un temps de calme eussent dû provoquer toute la vengeance des lois, mais sur lesquels, dans un temps de révolution et d'agitation, il faut tirer un voile et laisser à l'histoire le soin de consacrer et d'apprécier cette époque de la Révolution, qui a été beaucoup plus utile qu'on ne pense. » C'était une déclaration de guerre au catholicisme, et cependant six mois s'écoulèrent sans que la Convention rendît un seul décret contre les prêtres : elle se contenta d'appliquer dans toute sa rigueur la loi du 26 août 1792, qui contraignait les ecclésiastiques insermentés ou rétractés à sortir du royaume dans la quinzaine. Les insermentés n'exerçaient plus leur culte dans aucune église ou chapelle publique ; ceux qui n'avaient pas émigré se tenaient soigneusement cachés, et il ne restait plus en France[9] que trente ou quarante mille curés ou vicaires[10] prêchant la soumission la plus entière au gouvernement républicain. Il semble donc que la Convention avait intérêt à conserver de tels auxiliaires et môme à leur prodiguer les encouragements ; loin de là, elle se retourna contre eux avec fureur. Montagnards et Girondins rivalisèrent de zèle pour les persécuter, et l'on put voir que les philosophes triomphants se proposaient bien, comme l'avait souhaité Voltaire[11], « d'écraser l’infâme », d'anéantir le christianisme. La guerre commença, suivant la coutume, par des escarmouches, par des pamphlets ou par des discours de toute sorte. Ainsi l'on publia le 20 septembre 1792, avant même que la République eût été proclamée, une Messe nationale des Français[12] où se lisait l'Evangile suivant : « En ce temps-là[13] la stupidité des peuples engendra les rois ; la mollesse des rois engendra le luxe des cours ; le luxe des cours engendra le déficit ; le déficit engendra l'Assemblée nationale ; l'Assemblée nationale engendra la prise de la Bastille ; la prise de la Bastille engendra la liberté ; la liberté engendra l'abolition de la royauté ; l'abolition de la royauté engendra la République, de laquelle naîtra la félicité du peuple français[14]. » Neuf jours plus tard, la Commune de Paris, la même qui le 3 ou le 4 septembre avait payé « des ouvriers pour avoir travaillé dans une prison », déclara qu'à partir du 1er janvier 1793 les gens d'église ne seraient plus rétribués[15], qu’ils auraient par conséquent à se pourvoir ailleurs d'une profession plus utile. « La religion est aussi mûre que la royauté, dit alors même je ne sais plus quel conventionnel à la tribune, l'une doit être abolie et proscrite comme l'autre[16]. » Mais ce n'étaient encore que des attaques isolées, sur le caractère desquelles bien des gens se méprirent, car en novembre 1792 le ministre de l'intérieur, Roland, adressait « aux pasteurs des villes et des campagnes » une circulaire (on serait tenté de dire un mandement, car cette pièce étrange a pour épigraphe un verset du psaume XIX[17]) pour les exhorter à entretenir et à propager autour d'eux « l'esprit public, le respect et le maintien des principes, du sein desquels doit sortir un gouvernement sage et durable, et avec lui l'amour et la nécessité de l'ordre, la religion des lois. » Il avait surtout pour but de demander aux curés la suppression du Domine salvum fac regem, et il ajoutait : « Ministres de l'Evangile, votre mission est sublime, si vous l'amalgamez en quelque sorte avec celle de nos infatigables législateurs. » Vers la même époque, et sans doute pour faciliter cet amalgame, le député Cambon reprit la motion faite naguère à la Législative par Ramond, Jean Debry et Torné ; il proposa, au nom du Comité des finances, de « décharger la nation des frais du culte catholique[18] et de l'entretien de ses ministres[19]. » Ce projet de loi fut déposé seulement le 16 novembre, mais on en parlait depuis quelque temps déjà, et il se trouva des orateurs et des écrivains pour défendre à la Convention, aux Jacobins et dans les journaux le clergé patriote que Cambon et ses amis voulaient réduire au désespoir. Daubermesnil, député du Tarn, homme « indépendant » dont le culte était « l'adoration pratique d'un Dieu, » et qui proposait à la nation d’honorer ce Dieu avec quelques grains d'encens, des libations et des hymnes, Daubermesnil intervint dans la discussion et prouva que les prêtres étaient utiles à la République. « Ils ont, disait-il prêché l'amour des lois, l'obéissance aux autorités ; ils ont embrasé les cœurs de leurs concitoyens du feu de la liberté[20] ; nous leur devrions par reconnaissance ce que nous ne devons pas leur ôter sans injustice[21]. » Le 18 novembre, c'étaient des « citoyens catholiques de la ville de Paris » qui adressaient une pétition à la Convention nationale pour demander contre Cambon le maintien du budget des cultes[22]. La discussion publique fut renvoyée au 19 novembre, puis à une date ultérieure, puis enfin au 30 novembre, le jour même où Grégoire devait occuper pour la quinzième et dernière fois le fauteuil de la présidence. Cette discussion fut intéressante, et l’on vit des hommes comme Bazire, qui aimait mieux « l'enfer avec Voltaire que le paradis avec saint Labre[23] », comme La Planche, qui se vantait de n'être pas un Maury subalterne, déclarer que le projet de Cambon était impolitique, injuste et immoral. « Après les rois, disait le prêtre apostat La Planche, les mauvais prêtres sont, selon moi, les plus terribles fléaux du genre humain[24]. » Il faisait ensuite un grand éloge des constitutionnels et se plaisait à reconnaître que « les succès si difficiles de cette étonnante révolution étaient en partie leur ouvrage, parce qu'ils avaient appris aux peuples séduits ou chancelants à chérir la patrie et à respecter la loi[25] ; » il concluait en demandant la question préalable[26]. Philippe Drulhe, enfin, se plaçant au cœur, même du sujet, se déclarait partisan, « non pas de la tolérance, car ce mot est un reste d'esclavage qui doit disparaître de notre langue[27], mais du libre exercice de tout culte qui prêche la soumission aux lois, la pratique des vertus morales et l'amour des devoirs[28]. « Supprimer le budget des cultes, disait-il ensuite, ce serait, après avoir aboli la royauté, en garder le plus odieux apanage, celui de manquer impunément à sa parole... Les prêtres ont, dans l'ascendant de leur ministère, un moyen puissant de faire aimer notre Révolution[29] ; faisons qu'ils l'aiment eux-mêmes ; plaçons-les dans la loi pour ne pas avoir hors de la loi des agents dangereux et cachés[30]. » Comme les précédents, Druhle concluait au maintien du budget des cultes ; Robespierre fut de cet avis[31], et, malgré les démarches de la Commune, malgré les déclamations de quelques feuilles révolutionnaires, la Convention fit preuve de sagesse ; elle déclara, le 30 novembre 1792, qu'elle ne supprimerait pas le traitement des ecclésiastiques. Un certain nombre de députés avaient, comme Danton, apporté quelques restrictions à leur vote : ils demandaient que l'on conservât les prêtres jusqu'au jour où l'on aurait, pour instruire le peuple, « des officiers de morale. »[32] Mais le peuple, qui ne peut saisir ces distinctions par trop subtiles, tenait à son culte et à ses prêtres[33]. Quelques mois auparavant, il avait suivi dévotement les processions de la Fête-Dieu malgré le mauvais temps et les excitations perfides de la Commune, on avait tendu beaucoup de maisons et interrompu de tous côtés les travaux; les voituriers avaient laissé le passage libre et l'on avait pu voir des protestants, comme l'ambassadeur de Hollande, tapisser à leurs frais les murs de leur hôtel ou payer spontanément leur part de la musique militaire qui accompagnait le cortège. Le 24 décembre de cette même année, Manuel et la Commune ayant notifié vers sept heures du soir, lorsque les cierges étaient allumés et l'office déjà sonné, l'ordre de fermer toutes les églises durant la nuit de Noël, il y eut dans Paris une sédition vraiment populaire : la foule assiégea les édifices du culte et exigea des curés la célébration solennelle de la messe de minuit[34]. On sait enfin que Manuel, traîné à l'échafaud l'année suivante comme fédéraliste, fut insulté par des fruitières et par des blanchisseuses qui criaient : « C'est bien fait, c'est lui qui voulait nous empêcher d'aller à la messe[35]. » La Convention, de complicité avec la Commune[36], se proposait d'anéantir le christianisme mais en cela elle agissait contre la volonté formelle de la nation[37], et les conventionnels sensés espéraient qu'elle n'oserait pas commettre un pareil crime et une si grande faute. Telle était la situation lorsque Grégoire, après avoir présidé la redoutable Assemblée durant quinze jours et contribué peut-être, au moins par sa présence en costume d'évêque, au maintien des traitements ecclésiastiques, partit pour Chambéry avec ses trois collègues : Hérault-Séchelles, Jagot et Simond. Ils étaient chargés d'organiser les départements du Mont-Blanc et des Alpes-Maritimes, nouvellement réunis à la France, et ils s'acquittèrent de cette mission difficile avec zèle et avec intégrité[38] 2. C'est de Chambéry, comme l'on sait, que ces quatre députés écrivirent à la Convention, le 20 janvier 1793, la lettre malencontreuse qui a donné lieu à cette accusation de régicide souvent réduite à néant par Grégoire et par ses amis, mais toujours reprise avec une insigne mauvaise foi par ses ennemis politiques ou par ses adversaires religieux. Grégoire s'était montré en plusieurs circonstances, et nous avons saisi l'occasion de l'en blâmer, bien dur et bien injuste pour l'infortuné Louis XVI ; à la Convention même, en novembre 1792, il avait réclamé la mise en accusation du « parjure » ; mais il demandait en même temps que la peine de mort disparût à jamais de nos lois[39], et que Louis fût le premier a bénéficier de cette abolition. Comme prêtre et comme législateur, il ne se croyait pas le droit d'ôter la vie à son semblable, et, dans le cas particulier dont il s'agit, il voulait condamner le roi, « ce grand coupable », comme il ne craignait pas de l'appeler, à contempler longtemps le bonheur d'un peuple libre[40]. Grégoire a signé, lui quatrième, la lettre que son collègue Hérault de Séchelles avait rédigée pour faire oublier sa, naissance aristocratique, mais il ne l'a signée qu'après avoir exigé la radiation des mots à mort. Pourquoi donc employer si légèrement les grands mots de « prélat régicide », au lieu d'ouvrir les yeux à l'évidence et de s'en rapporter au moins suspect de tous les juges, au roi Louis XVIII en personne ? La seconde Restauration a exilé tous les régicides, à l'exception du ministre Fouché ; elle n'a jamais inquiété Grégoire, qui s'est vu seulement exclure de l'Institut comme indigne, et repousser au même titre de la Chambre des députés en 1819. Mais il faut laisser une fois pour toutes ces discussions inutiles et revenir à ce qui fait uniquement l'objet de ces études, au rôle religieux de Grégoire après 1792. Il n'oublia pas, lors de son voyage à Chambéry et à Nice, ce qu'il considérait comme la partie la plus importante et la plus délicate de sa mission ; il mêla du religieux aux affaires politiques, de même que Louvois mêlait jadis du militaire aux affaires de religion, et il se conduisit en commissaire de la Convention nationale, mais aussi en prêtre et en missionnaire[41]. Sa tâche, à ce dernier point de vue, pouvait être particulièrement embarrassante, puisque la Savoie était encore soumise à l'ancien régime ecclésiastique ; mais Grégoire ne rencontra pas de difficultés insurmontables. La presque unanimité des Savoisiens s'étaient jetés librement dans les bras de la République française, et la petite Assemblée nationale des Allobroges adoptait par avance toutes les parties de la Constitution de 1791[42]. Elle avait, relativement au clergé, les mêmes idées que la plupart des philosophes français, et voici en quels termes les « députés des Allobroges auprès de la Convention nationale de France, » les citoyens Doppet, Favres, Dessaix et Villar, s'adressaient en octobre 1792 à l'Assemblée nationale des Belges : « ... Vos prêtres, les nôtres, ceux du monde entier, en couvrant leur ignorance du voile absurde de la superstition[43], ont su prendre sur la faiblesse des hommes un tyrannique empire ; les fastes les plus reculés dans la nuit du temps nous présentent une longue énumération des scènes sanglantes causées par la fureur et l'ambition de la gent sacerdotale ; il est temps de détruire le prestige vain qui fascinait les yeux de nos crédules ancêtres comme tous les peuples qui veulent devenir libres, renfermez dans les bornes étroites de leur ministère ceux entre les mains de qui une imbécile crédulité plaçait le destin général ; qu'ils apprennent, par une longue étude des vertus civiques, à mériter le titre de citoyen ; alors la confiance que vous accorderez ne deviendra plus dangereuse ; alors seulement vous serez sans troubles et pourrez penser qu'un prêtre peut être utile dans un Etat. » C'était demander en termes peu courtois une constitution civile du clergé savoisien, et les actes suivirent de près les paroles. Un membre de l'Assemblée demanda, le 25 octobre, que les biens du clergé fussent déclarés nationaux, que la subsistance des prêtres fût assurée par la sagesse de ses confrères et qu’enfin la dîme fût supprimée. On renvoya ces différentes motions au Comité de législation. Le lendemain, 26, l'évêque de Chambéry, accompagné de son chapitre et de plusieurs ecclésiastiques, fut admis à la barre de l'Assemblée et prononça le discours suivant :
Citoyens,
En s'exprimant ainsi, l'évêque de Chambéry souscrivait par avance à
tous les changements, ou prenait du moins l'engagement de se retirer
sans faire d'opposition ; le vice-président Doppet prit acte de cette
déclaration dans sa réponse au clergé :
Aussi, la petite assemblée des Allobroges rendit-elle le 26 octobre
un certain nombre de décrets relatifs à la sécularisation des biens
du clergé. Voici les principaux : C'était, comme on le voit, une petite constitution civile à l’image de celle qui troublait la France depuis deux ans. Aussi les quatre commissaires de la Convention n'étonnèrent-ils personne quand ils firent afficher, le 8 février 1793, près de deux mois après leur arrivée à Chambéry, l'instruction de l'Assemblée constituante sur la constitution civile du clergé[46]. L'évêque de Chambéry lui-même, le vénérable Conseil, subit sans murmurer la loi du plus fort ; il se considéra comme destitué, et M. H. Carnotnous apprend que Grégoire et lui, deux hommes du monde en définitive, vécurent en fort bonne intelligence[47]. Étant donné le petit discours qu'on vient de lire, la chose ne paraît pas douteuse ; Conseil peut très bien avoir dit qu'il était « trop vieux pour changer de religion[48] » et avoir néanmoins autorisé Grégoire à célébrer la messe dans sa cathédrale. Mais en Savoie, comme partout ailleurs, le mauvais arbre porta de mauvais fruits[49] ; la constitution civile suscita des oppositions très vives, et beaucoup de Savoisiens, par scrupule de conscience ou par calcul intéressé, ne voulurent point accepter cette partie de la constitution française. Il y eut çà et là de graves désordres ; un grand nombre d'ecclésiastiques, entraînés par des émigrés français et notamment par Juigné, archevêque de Paris, et par Thémines, ancien évêque de Blois, émigrèrent à leur tour, emportant les objets du culte et les ornements sacerdotaux. Des femmes ameutées arrachèrent les proclamations et « égratignèrent avec rage les arbres de la liberté. » Il fallut employer la persuasion pour les calmer et parfois même recourir à la force. Grégoire fit venir des départements voisins quelques assermentés connus pour leur éloquence, et répandit à profusion les apologies imprimées de la constitution civile ; son collègue Simond, Savoisien et jadis prêtre, fit une propagande très active; Hérault-Séchelles, enfin, ne dédaigna pas d'intervenir et publia un joli Dialogue entre un électeur du département du Mont-Blanc et un des commissaires de la Convention sur le serment civique[50]. Il est vrai qu'en venant ainsi au secours de la constitution, Hérault lui décochait une flèche de Parthe, car il disait en finissant, et cela aux applaudissements de son interlocuteur : « Citoyens, voulez-vous des prêtres ? payez-les[51]. Les spiritualisations ne sont pas de notre compétence, nous ne connaissons que des hommes et des citoyens ; » et il concluait en exhortant les Savoisiens à élire un évêque. Ces différents moyens ne suffisant pas, les commissaires se virent contraints de requérir la force armée pour expulser les perturbateurs, et la constitution civile fut établie. On réduisit à un seul les quatre diocèses de l'ancienne Savoie, et, comme les titulaires se refusaient à prêter serment, l'assemblée des électeurs nomma d'office, mais seulement en avril après le départ de Grégoire, un évêque du Mont-Blanc : ce fut le citoyen François Thérèse Panisset, homme sans consistance, qui devait apostasier l'année suivante sous le proconsulat d'Albitte, et rétracter ensuite son serment lorsque les constitutionnels de France prétendirent lui imposer une pénitence canonique en expiation de ses scandales[52]. Les choses se passèrent de la même manière dans les Alpes-Maritimes, où Grégoire et Jagot se rendirent au commencement de mars 17. Là encore la révolution religieuse avait été adoptée en principe bien avant l'arrivée des commissaires français, car la ville et le ci-devant comté de Nice disaient dans leur Adresse à la Convention nationale[53] : « On nous a demandé au nom de la nation les trésors qui lui appartenaient, les richesses des églises, les biens des couvents, ces dépôts sacrés des peuples, ces ressources fécondes dans les calamités; nous les avons fidèlement consignées à la nation qui nous avait adoptés. » La constitution civile du clergé fut donc implantée, en mars 1793, sur le littoral de la Méditerranée, avec moins de difficultés quelle ne l'avait été dans les montagnes de la Savoie. L'évêque de Nice, Valperga de Maglion[54], refusa le serment prescrit et quitta la France ; mais la guerre et la Terreur empêchèrent de lui donner un successeur, et, comme la constitution de 1793, la constitution civile ne fut jamais appliquée dans le département des Alpes-Maritimes. Le diocèse fut administré tant bien que mal, jusqu'au concordat, par un vicaire général, plus italien que français, dont il existe quelques lettres affectueuses dans les papiers de Grégoire[55]. Ainsi se termina la mission politico-religieuse de l'évêque de Blois ; il en a publié un compte-rendu en 1793, mais on conçoit qu'il ne pouvait s'étendre comme il l'aurait voulu sur la manière dont il avait traité les questions religieuses. Ce qu'il n'osa pas dire à la Convention, ses mémoires posthumes nous l'apprennent: Grégoire ne négligea rien pour « faire aimer la religion ; » missionnaire convaincu autant que patriote fougueux, il glorifia la République et prêcha l'Evangile, sa parole et ses exemples entraînèrent les populations et il fit partout de nombreux adeptes. Dix mois plus tard, le misérable Albitte parcourut à son tour le département du Mont-blanc, détruisant les églises, incarcérant les prêtres, provoquant des apostasies ; l'œuvre de Grégoire fut anéantie. (à suivre) [1]
Voyez Rev. hist., t. IX, fasc. 1er. *Droits de reproduction et de diffusion réservés ; © Le Carrefour
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11/05/07
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